LA TRIBUNE
10/05/2006

Dans une salle El Mouggar en délire

Hasna El Bacharia, une voix perlée de gnawi

 
Un réel bonheur auquel a goûté un jeune public, en cette soirée du lundi 8 mai à la salle El Mouggar. Bon appréciateur et fin gourmet du genre gnawi, il s’est fait généreux à l’accueil de Hasna El Bacharia qu’il a adulé, jusqu’au bout des deux heures, heureuses, offertes par l’Office national de la culture et de l’information (ONCI). Tonitruant 

L’entrée du spectacle est chatoyante et fait vite pardonner la demi-heure de retard prise sur l’horaire annoncé. Les membres de l’orchestre s’emparent de leurs instruments avec bonhomie et annoncent les couleurs, chaudes à souhait, faites pour entraîner et durer. Les percussionnistes sont à l’honneur et font tonner toumba, bendir, guellal et derbouka. La salle suit la cadence sans discontinuer. De l’orange, du bleu, du blanc, du noir habillent les acteurs. Des tonalités de chaabi fusent et mettent de l’entrain chez la danseuse du groupe. Elle emporte l’assistance et montre un déhanchement suggestif. Selon la tradition accompagnant les gestes et mouvements de la danse rythmée qui fait la renommée du Sahara.

Colorée de chaleur
Il est y perçu presque le genre el haddi, qui s’accélère et déclenche l’adhésion de l’assistance. Le ton est maintenant assuré. Puisque, sans intermède, est ovationnée l’entrée majestueuse de Hasna El Bacharia. Elle arbore, tout en chèche, les couleurs de l’Algérie : la tête enturbannée de vert, le corps enrobé d’une gandoura blanche et, négligemment jetée autour du cou, une écharpe rouge. La dame du gnawi s’installe et autour d’elle montent les vapeurs de fumigène qui enveloppent l’atmosphère d’un léger voile. Elle entame un instrumental, les cordes d’une guitare électrique répondent de manière fugueuse dès les premières notes égrenées sous les doigts experts de la musicienne. Tonnerre d’applaudissements. L’artiste est dans sa mélodie. Pleinement. Rien ne compte plus pour elle que cette magie sortie de son talent à faire parler la guitare. La danseuse remet ça. Des airs sudistes, berbères, chaabis s’entremêlent et s’épousent à la perfection. Union bénie par un autre chant extrait de la chair des palmeraies : Hakmat laqdar amoulana. Hasna entonne d’une voix grave le refrain fataliste qui fait écho à une incantation religieuse. Elle se fait une imploration quand l’artiste enchaîne sur l’amitié, devenue une épreuve de notre temps : Win s’diqek win ? winek ya meskine ? (Que sont devenus tes amis, qu’est-il advenu de toi, pauvre de toi ? Puis, El Bacharia s’en remet à la raison et déclare que la traîtrise ne vient en fait que des amis. Elle est affligée et implore Dieu : «Ya Rabi, chkoun s’habi, man ghir s’habi ?» (Qui pourraient être mes amis, sinon mes amis ?)
La mélodie se fait furieuse puis tombe en quelques mesures dans la douceur pour dire la fin de la complainte à la santé de l’amitié trahie.
Hasna El Bacharia secoue l’agonie de ses sentiments et ses lèvres tout sourire, grand comme ça, s’ouvrent chaleureusement sur un «Salam alikoum! marhaba bi koum ; tahya El Djazaïr !» (Que le salut soit sur vous, soyez les bienvenus et vive l’Algérie !). Elle confie être très heureuse de se trouver en Algérie et d’y chanter.

El Djazaïr Djaouhara
Elle ne se fait pas prier pour offrir un autre titre de son répertoire qui conte l’amour qui fait affronter par celui qui aime l’incompréhension des parents. L’amoureux, alors, ne se fait que patience et courage.
Car le cœur ne peut pas suivre. Surtout lorsque les qu’en-dira-t-on se font nombreux et intolérants. Mais ceux-là sont surmontables et le cœur qui aime est gonflé de patience et de courage… «Koulchi n’asber aalih, la lwaldin, yak naachaq ; l’hadra taa nass, yak ana qalbi hassass
Les affres de la vie font chanter à Hasna ses déboires avec le mektoub (le destin) : «Ali liya elli bya, mektoub allah ou idiya». La musique se fait furieuse et provoque les corps maintenant bien ondulés, complètement envoûtés de ces airs que seuls les gens du Sud savent insuffler.
Et le moment tant désiré fait chavirer la salle, pleine à craquer, entièrement acquise aux chaudes mélodies : El Djazaïr Djaouhara (l’Algérie est une perle). Place à un chœur voué au mot près à la chanson fétiche du public. «Ya el Ghali, safar ou khalani» (mon aimé est parti en voyage et m’a abandonné). Puis, la femme, éperdue d’amour, livre ses sentiments dénudés et crus : «Manakul zebda, manachrab rayab, matahla l’gaada ou h’bibi ghayeb.» Déchaînement et déhanchement pluriels. A ne plus les maîtriser. A ne plus en finir.
«Hadi t’lat snin massaouel fiya, Machaftou iniya, maktab brya» (cela fait trois années qu’il n’a demandé de mes nouvelles, que mes yeux ne l’ont vu, qu’il n’a écrit mot).
Sur la même vague furibonde, l’assistance vient frapper contre la provocation de ahahu dja (Le voilà qui arrive). Il est déjà 20h15. A ce moment précis, l’orchestre achève sa prestation. Mais ce n’est pas encore fini.
Place à la dame du gnawi. Seule sur scène. Dans la pénombre des projecteurs mis en veilleuse, El Bacharia plonge avec sa guitare adoucie dans des effluves marocains, en reprenant les prières de Abdelhadi Belkhiat : «Ya ibad allah fidouni, fahmouni, ou qoulouli, lihadjar bladou, qataou al h’babna» (Dites-moi, ô vous gens, proches de Dieu, comprenez-moi, éclairez-moi, moi qui ai quitté mon pays et n’arrive pas à me faire à la séparation de mes bien-aimés…) cet inconditionnel succès de Belkhayat, auteur du non moins célébrissime A mahboubi (mon aimé).
Puis, c’est l’instant ultime de Hasna qui fait revenir son orchestre et prend à bras le corps el gambri, cette guitare traditionnelle fabriquée dans une peau de chamois aux intonations uniques de féerie. Magie sublime lorsque la dame du gnawi en chatouille les cordes.

El gambri pour le dire
Elle y pénètre de tout son être, de toute son âme. Sa foi est là, intimement collée à un «Salou Ala nabina, way way, nabina Mohamed» (Priez notre prophète,, notre prophète Mohamed) ; soulèvement grandissime dans la salle, emportée, littéralement happée. Pour également qarqabou, même ovation à Ya mama Djenguer, un refrain du terroir fait pour danser ; sans intermittence, un autre air connu, «Ya ilah a lillah, a laaziz ya rassoul allah» (louange à Dieu et son prophète)
Le jeune percussionniste Medjoubi, le digne héritier de son défunt père Azzeddine, lâche de la voix, inextinguible cri de douleur, implore «Mimouna».
Provocatrice et séductrice à profusion, Hasna El Bacharia ne peut lâcher prise. Qarqabou met de la magie dans le public en vénération. Puis un petit abandon subit de la scène sans explication. Sans un au revoir. La salle en redemande et en a pour ses prières : Antouma (vous) possède la salle qui ne répond plus de son envoûtement. Ensorcellement sans expiation. Pécheresse donation que cette transe qui s’éprend de toutes et de tous. Séparations infinies, bouquet de roses et chorale improvisée pour clamer encore Hasna qui donne de l’écho à un «Antouma» époumoné.
Divin délire.