par Mohammed Arkoun
« ISLAM » et « modernité » :
ces deux concepts-clefs demandent à être retravaillés pour sortir des
confusions courantes répandues par des usages polémiques, idéologiques tendant
à opposer deux forces antagonistes hors de toute analyse historique,
sociologique, anthropologique, théologique et philosophique. Il est nécessaire,
en effet, de mobiliser toutes ces disciplines pour expliciter les enjeux de
pensée, de culture, de civilisation, généralement escamotés, même par de
prétendus experts de l’un ou l’autre de ces deux pôles de ce que j’appellerai
« l’hisoire du temps présent ». Car si les contentieux entre ce qu’on
nomme globalement « l’islam » et « l’Occident » se trouvent
déjà clirement exprimés dans le discours coranique, c’est à partir de 1945 que
des guerres sévères et répétées ont alimentéles passions, les haines
irréductibles, les exclusions réciproques sur la base de données théologiques
islamiques, juives et chrétiennes qui ont fonctionné depuis le Moyen Age, comme
des systèmes intellectuels, « spirituels », moraux et juridiques
d’exclusion réciproque.
Ces
systèmes construits par chaque communauté pour revendiquer d’avoir été élu, par
Dieu dépositaire exclusif de la Vérité révélée continuent de fonctionner
actuellement encore comme des instances de légitimation des « guerres
justes » récurrentes depuis 1945 : guerre de libération algérienne
(1954-1962), guerre de Suez (1956), guerre de six jours (1967), guerre de
Klippour (1973), guerre du Golfe (1991), guerre contre le terrorisme… On notera
que toutes ces guerres engagent des protagonistes liés aux héritages religieux,
culturels, symboliques communs à l’espace méditerranéen, qui se trouve divisé depuis
l’émergence de l’islam en rives « judéo-chrétiennes », puis modernes
laïques, et en rives arabo-turco-irano musulmanes.
Les
historiographies reflètent les processus de construction de mémoires
collectives retranchées dans des citadelles « mytho-historiques ».
Elles s’alimentent toujours dans des thématiques dialectiques consistant à
faire valoir la nécessité de défendre le Bien et le Vrai contre le Mal et
l’égarement. Le vocabulaire utilisé par l’Europe-Occident « moderne »
réactive des représentations et des connotations médiévales, tout en se
réclamant avec force de la vulgate orthodoxe des valeurs
« occidentales » démocratiques, laïques, humanistes, humanitaires…
Comment
vivre avec l’islam ? Pour répondre à cette question, il est indispensable
de distinguer le concept géopolitique, géo-économique et monétaire d’Occident
du concept géo-historique et géoculturel d’Europe : le premier a commencé
à s’affirmer depuis 1945 sous le leadership de plus en plus explicite des
Etats-Unis, notamment dans ce que la terminologie anglo-américaine appelle Middle
East ; le seconde reste solidaire du précédent, mais avec l’islam des
références historiques, intellectuelles et culturelles communes remontant au
haut Moyen Age. On invoque souvent ces références soit au niveau des relations
bilatérales entre Etats-nations , soit au niveau de l’Union européenne avec le
dialogue euro-méditerranéen inauguré en 1995 à Barcelone. Il y a en outre des
relations anciennes de voisinage géographique entre l’Europe méditerranéenne et
le monde arabo-turc de l’ancienne Mare Nostrum . Si l’on ajoute
l’importance du courant migratoire autour de la Méditerranée, on mesurera mieux
l’urgence politique pour l’Union européenne de dépasser le stade des échanges
inégaux et aléatoires, sans cesse renégociés
avec des Etats peu soucieux de la légitimité démocratique, pour
construire une histoire solidaire des peuples, fondée sur le respect strict par
tous les partenaires de ces « valeurs » brandies comme l’enjeu
suprême des guerres en cours depuis 1945.
UNE HISTOIRE SOLIDAURE DES PEUPLES
Cette
solidarité dûment négociée et protégée par les Etats et les peuples qu’ils représentent implique l’inauguration
d’une diplomatie préventive consacrée,
en dehors des moments de crise aiguë, à la mise en place d’une politique
commune de la recherche en sciences de l’homme et de société. Elle suppose la
diffusion large des résultats de cette recherche tant par les médias que par un
tronc commun du système éducatif pour l’enseignement de disciplines-clefs
capables d’apporter des réponses fiables, scientifiquement élaborées, aux
problèmes qui ont divisé depuis des siècles des consciences dites civiques,
nationales ou religieuses également conditionnées par des historiographies
partisanes, mytho-ideologiques et mobilisables à tout moment contre l’ennemi
construit de longue date. Car c’est bien cela qui continue de se passer et que
l’on continue de travestir par des dialogues inter-religieux, interculturels où
l’on ressasse depuis Vatican II et la prétendue décolonisation, des appels
moralisants à la tolérance, des déclarations de respect pour les valeurs de
l’autre… J’ai assisté à grand nombre de colloques de ce type où l’on a tenu des
propos sur les religions qui renseignent plus sur notre ignorance partagée
concernant chaque tradition religieuse et davantage encore le fait religieux
comme dimension anthropologique de la condition humaine .
Seule
une histoire solidaire des peuples ainsi esquissée pourra amener la pensée
islamique et les musulmans à affronter, pour la première fois de leur histoire,
les défis de plus qualifiants de la modernité et à bénéficier des apports
universalistes de la pensée scientifique et de l’interrogation philosophique.
Car la pensée islamique a régulièrement rejeté jusqu’ici les conquêtes les plus
libératrices de la pensée critique moderne ; elle s’est enfermée dans une
clôture dogmatique avec une posture agressive contre cet Occident dominateur et
sûr de lui tel qu’il s’est effectivement donné à vivre, à percevoir et
interpréter par tous les peuples dont il continue de gonfler les imaginaires de
la résistance et de refouler dans des
refuges ou repaires identitaires.
Il est
faux d’incriminer ces entités abstraites appelées indifféremment le Coran ou
« l’islam » comme une idéologie de combat. Celle-ci fonctionne en
fait comme une réaction dialectique aux pressions extérieures sur des sociétés
privées, depuis le XIX siècle au moins, de produire leur propre histoire par un
travail de soi sur soi qui ne soit pas interrompu, faussé , réorienté par des
volontés de puissances étrangères et ouvertement conquérantes. Une dialectique
de la domination, de l’agression politique et culturelle et du contrôle
géopolitique d’un côte, de l’exaspération du sentiment de faiblesse, d’humiliation,
d’arriération, d’oppression, d’échec de l’autre. On notera que cette
dialectique pourtant évidente n’est jamais lue comme telle du côté
occidental ; elle est inversée même par des historiens très influents
comme Bernard Lewis (1), qui « explique » les attentats du 11
septembre 2001 par des ressorts, des facteurs, des « choix » libres,
touts internes à « l’islam » et aux régimes arabes notamment.
S’il ne
faut jamais de désigner le jeu des causes lointaines et des faits immédiats
s’inscrivant dans les structures propres aux sociétés travaillées par le fait
islamique, encore faut-il souligner les effets multiplicateurs et les
conditions aggravantes des interventions ouvertes de l’Occident depuis la date
repère symbolique de 1942 – la découverte de l’Amérique et l’expulsion des
musulmans et des juifs d’Espagne.
Il y
aurait beaucoup plus à dire dur tous ces contentieux, ces malentendus, ces
ignorances cultivées dans les traditions hisoriographiques ; ces guerres
récurrentes où les positions de bourreau et de victime s’inversent
radicalement ; ces valeurs invoquées pour réactiver des légitimités
obsolètes, alors qu’elles sont trahies ou frappées de dérision par ceux-là
mêmes qui les brandissent. Les excès de la passion, de la rage meurtrière, des
condamnations réciproques, des rejets radicaux que nous observons partout
depuis le 11 septembre 2001 ne laissent guère de place ou d’occasions aux voix
et aux témoignages capables d’ouvrir de nouveaux horizons de pensée, de
connaissance et d’actions historiques, pourtant à notre portée. Une pensée
critique qui dispose des outils conceptuels et des postures de la raison
nécessaires pour donner un sens et assigner de nouvelles tâches à cette
histoire solidaire des peuples libéré des dualismes manichéens et orientée vers
le dépassement du Bien et du Mal, du Vrai et du Faux, de l’Elu et du Réprouvé,
du Civilisé et du Barbare, des Lumières et des Ténèbres…
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(1) Lire Bernard Lewis,
Que s’est-il passé ? L’islam, l’Occident et la modernité.
Gallimard,
coll. « Le Débat », Paris, 2002