6 Décembre 2003
Dialogue entre les Peuples et
les Cultures
Il est difficile de considérer la Méditerranée comme un
ensemble cohérent sans tenir compte de factures qui la divisent, des conflits
qui la déchirent : Palestine-Israël, Liban, Chypre, Balkans occidentaux,
Grèce-Turquie, Algérie, reflets d’autres guerres plus lointaines, celles
d’Afghanistan ou d’Irak, etc. La Méditerranée est composée de plusieurs
sous-ensembles qui défient ou réfutent les idées unificatrices. Le conflit n’y
est pourtant ni une fatalité ni une prédestination. C’est ce constat qui a
conduit le président de la Commission européenne, Romano Prodi, à instituer un
Groupe de Sages. Celui-ci a situé sa réflexion sur le Dialogue des Peuples et
des Cultures dans le contexte plus large de la globalisation économique, de
l’élargissement de l’Union européenne, de la présence pérenne sur son sol de
communautés d’origine immigrées et des interrogations identitaires que ces
changements suscitent de part et d’autre de la Méditerranée.
L’élargissement amène l’Union européenne à s’interroger simultanément sur son identité et sur son rapport au reste du monde, en commençant par les pays et régions géographiquement très proches. La politique de voisinage exprime de manière féconde cette vision : faire de l’Union un élément de voisinage – certes avec la responsabilité particulière d’en être le pôle de stabilité – et donc faire en sorte qu’elle entretienne avec son « cercle d’amis » proches des liens plus étroits.
Les
pays de la Méditerranée n’appartenant pas à l’Union européenne sont cependant
exposés à de nombreuses forces qui contrarient leur vocation à former un
ensemble et à faire entendre la voix de leurs peuples. Leur proximité avec leur
« voisin du Nord » - dont la puissance tient pour une large part à
son unification – peut les incliner à une ouverture également féconde vers de
meilleurs relations, plus intenses et plus égalitaires.
Des
deux cotés de la Méditerranée, la globalisation s’accompagne de mutations
fondamentales. Le rythme du déplacement généralisé des cadres et repères
établis, sous l’effet du brassage des peuples et des idées – ainsi que des flux
de biens et de services – fait qu’il n’est pas toujours possible de discerner
ce qui est demeuré inaltéré dans les différentes « civilisations » où
ces transformations se sont opérées. Entre un fatalisme résigné face à une
mondialisation essentiellement économique et des replis identitaires
d’exclusion, le seul moyen pour tous de construire un avenir commun créatif est
de chercher à conduire ensemble l’évolution.
Pour
cela, deux conditions doivent être réunis : d’une part, chercher dans le
dialogue avec l’Autre la source de nouveaux repères pour soi-même et, d’autre
part, partager avec tous l’ambition de construire une « civilisation
commune » par-delà la légitime diversité des cultures héritées. En un mot,
et comme y invite Léopold Sedar Senghor, « vivre le particularisme
jusqu’au bout pour trouver l’aurore de l’universel ». Une civilisation
commune a forcément l’universel, et donc l’égalité, pour horizon, tandis que le
dialogue se nourrit de la diversité, et donc do goût de la différence.
De
la prise de conscience de cette nécessité est née la volonté politique de
proposer une initiative forte. Elle consiste à développer un dialogue
interculturel, le terme « culture » n’étant pas seulement entendu au
sens traditionnel du terme, mais aussi dans son acception anthropologique qui
inclut tous les aspects concrets que rêves une culture pratique du quotidien
(éducation, rôle de la femme, place et image des populations d’origine
immigrée, etc.).
La
culture est par essence domaine d’égalité entre toutes les formes qu’elle peut
revêtir : elle constitue donc à la fois le fondement et le vecteur d’une
relation équitable. Mais elle est aussi le lieu par excellence des
incompréhension comme de la bonne intelligence : c’est donc l’espace
privilégié d’un travail en commun et entre égaux pour dénouer et enrichir une
relation euro-méditerranéenne, encore marquée par beaucoup de préventions
(imaginaires croisés, rôle des médias, etc.) et de dénis (de droits, de
dignité, de liberté, d’égalité, etc.).
Pourquoi
privilégier cette relation ? Sûrement pas pour prévenir un très
hypothétique choc de civilisations, mais plutôt dans la certitude que les deux
moitiés de l’espace euro-méditerranéenne feront un demi-siècle l’expérience
quotidienne de leurs complémentarités majeures : il s’agit aujourd’hui de
les y préparer. Ces complémentarités se dessinent actuellement, mais risquent
de ne pas aboutir au résultat voulu si aucun effort n’est fait pour les
accompagner par une ambitieuse démarche de rencontre entre les peuples et les
cultures. L’enjeu est historique, donc politiquement capital, et il y a
urgence.
Pourquoi
la culture comme vecteur de dialogue dans cette relation ? Elle n’est
certainement pas une panacée ou un substitut aux politiques existantes dans le
Partenariat euro-méditerranéen mis en place à Barcelone. Il s’agit plutôt
d’associer les sociétés civiles aux solutions visant à mettre fin aux
discriminations dont souffrent encore trop souvent les citoyens européens
d’origine immigrée et à la situation persistante d’injustice, de violences, et
d’insécurité au Moyen-Orient, à mettre en œuvre des programmes d’éducation
conçus pour substituer la connaissance et la compréhension mutuelles aux
perceptions négatives réciproques, etc… Cette démarche vise aussi à créer des
conditions favorables à une combinaison harmonieuse de la diversité culturelle
– et notamment religieuse – de la liberté de conscience sans restriction et
dans toutes ses dimensions et de la neutralité de l’espace publique. Une fois
réunies, ces conditions peuvent assurer une sécularisation ouverte, sans
laquelle les préjugés racistes, en particulier antisémites et islamophobes,
pourraient perdurer. Le groupe des Sages s’est retrouvé unanime pour condamner
avec fermeté les doctrines et discours qui légitimeraient toute forme
d’exclusion et de discrimination, à quelque fin que ce soit.
Le
Groupe des Sages a donc identifié et hiérarchisé un certain nombre de principes
fondateurs, eux-mêmes traduits en principes d’action auxquels doit se référer
en permanence le Dialogue des Peuples et des Cultures dans l’espace
euro-méditerranéen pour donner sa dimension humaine à la politique de
voisinage. C’est ce corps de principes qui constitue le « logiciel »
de la fondation euro-méditerranéenne dont le « cahier des charges »
doit lui permettre d’impulser, de promouvoir et de coordonner toutes les
actions répondant à ces principes et d’évaluer la conformité de toute
initiative avec lesdits principes.
Le
Groupe des Sages a également distingué trois orientations
« opérationnelles » dans les domaines de l’éducation, de la mobilité
et de la mise en valeur des meilleures pratiques ainsi que des médias et
décliné chacune d’elles en un certain nombre de propositions concrètes.
I. Le choc des civilisations n’est pour l’instant, en tout cas dans l’espace euro-méditerranéen, qu’une chimère instrumentée par certains et espérée par d’autres.
Pour qu’il en soit toujours ainsi, en dépit de signes avant-coureurs inquiétants sur la scène internationale, nous recommandons que la Culture devienne sans délai l’instrument de l’émergence d’un sentiment d’appartenance commune et de communauté de destin. Par ce biais, l’Europe et ses partenaires méditerranéens jetteraient les bases d’une « conscience civique élargie » s’appuyant sur une lecture convergente de l’Histoire et des héritages communs.
Attention, si nous n’ « invertissons » pas dès à présent dans la Culture, nous risquons alors d’être ensemble confrontés à cette déflagration générale où les cultures seraient prises en otage au service des desseins les plus rétrogrades et les plus criminels.
Si nous décidons par contre de relever collectivement ce défis virtuel, dans vingt-cinq ans, les peuples des deux rives de la Méditerranée formeront bien une communauté humaine, économique et de destin capable de peser sur l’Histoire. La globalisation cesserait ainsi de faire le lit de la marginalisation et des frustrations – parfois identitaires – qui en découlent.
II. L’espoir que nous fondons sur le Dialogue entre Peuples et Cultures n’interdit pas cependant d’être attentifs. Nous avons parfaitement conscience des difficultés voire des risques auxquels sera confrontée la mise en œuvre de certaines de nos recommandations.
Au Nord de la Méditerranée, le risque est double. D’abord, le risque d’une cohérence insuffisante au niveau de l’Union européenne. Pour s’en prémunir, l’UE devrait pouvoir s’appuyer sur les dispositions pertinentes de la future Constitution. A ce premier risque s’ajoute celui de la persistance de mouvements populistes et xénophobes dans certains Etat membres, ce qui pourrait entraver l’adhésion de l’ensemble des vingt-cinq membres de l’UE à la philosophie d’action suggérée ici.
Quant au Sud, il dispose de peu d’éléments de protection contre les conséquences d’un double langage ou d’un détournement de l’objet du Dialogue au sein d’une partie de ses élites ou de sa société civile. Ne lui restent que le courage politique et la volonté d’ouverture pouvant s’appuyer sur une politique de voisinage qui ne resterait pas « à la surface des choses » mais qui engagerait – au côté des structures de pouvoir traditionnelles – toutes les forces vives des sociétés civiles.
Propositions d’actions
Sous réserve d’inventaire des actions en cours et des initiatives déjà projetées par ailleurs, et dans le souci d’assurer l’efficacité de certaines d’entre elles ou les compléter, le Groupe des Sages a retenu vingt propositions d’action traduisant concrètement les trois orientations opérationnelles ci-après.
La future Fondation euro-méditerranéenne doit par ailleurs avoir la garantie d’une indépendance sans restrictions, et disposer de la capacité d’exprimer la diversité des cultures de la région, pour assurer la mise en place puis la mise en œuvre cohérente de toutes ces actions ciblant et impliquant les sociétés civiles.